À qui pensez-vous quand vous faites l’amour : découvrez le premier chapitre !

1 : Métro Boulot Koko

Je replace le petit cadre argenté sur l’arrière de mon bureau. Marie me regarde, belle, sérieuse, grise sur fond noir.

J’avais pris cette photo à Londres, dans le petit appartement que nous avions loué deux ou trois ans plus tôt. Je ne comprends pas pourquoi elle est si sombre. Dans mes souvenirs, c’était un endroit très lumineux. Je me souviens très bien de l’Union Jack, accroché au mur, derrière Marie, et me demande pourquoi on ne le voit pas. Pourquoi ne distingue-t-on rien à part Marie ? C’est comme si elle effaçait tout ce qui l’entourait, comme si elle absorbait toute la lumière. Ma lumière ?

La porte s’ouvre, et l’odeur de vin qui monte du dépôt m’arrache à la contemplation du visage mélancolique de Marie. Je n’ai jamais pu m’habituer à cette odeur âcre, pesante, toujours prête à s’immiscer partout. À peine perceptible au premier étage, elle devient épaisse et lourde dès que l’on s’enfonce dans les chais. Puis elle se mêle à l’odeur de bois des barriques et des caisses entassés un peu partout, et se dissout dans les arômes de pierre moussue des caves humides centenaires.

Je lève les yeux sur Christophe, qui se tient devant moi un sourire aux lèvres. Sa silhouette massive emplit mon champ de vision, envahit mon bureau, en fait ressortir par contraste le vide qui s’y creuse. J’avais refait la déco l’année dernière : un simple bureau de bois blond acheté à Utrecht, bel exemple de sobriété néerlandaise, deux chaises du même bois, inconfortables et intemporelles. Un meuble bas où trône ma platine de disques, seule note colorée – rouge – et une bibliothèque, tous deux faits de la même essence.

— Pas encore parti, Koko ?

— Juste quelques bricoles dont j’aimerais me débarrasser au plus tôt. (Je presse la touche ESC du Mac et les deux scandinaves déguisées en mère Noël s’évanouissent de l’écran).

— N’oublie pas que c’est Noël. La plupart des clients et des fournisseurs sont en vacances. Tu devrais faire de même.

— Je termine et j’y vais.

Christophe n’ajoute rien. Il se contente d’un sourire vague, mélancolique.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je.

— Oh, rien.

— Allez, on me la fait pas.

Il pousse un soupir, vaincu avant même d’avoir lutté.

— Anne en a assez de mes aller-retour à droite à gauche. Elle voudrait que je sois plus souvent là pour les enfants…

— Et donc ?

— Et donc… je me demandais si tu accepterais de prendre le relai. Tu resterais numéro deux de la boîte, mais tu serais plus souvent à l’extérieur. Visites de propriétés, négos, diners d’affaires… tu aurais droit à un bonus.

Je me lève et m’approche de lui :

— T’es sérieux ?

— Tu pourrais gérer le Sud-Ouest et le reste de la France. Et même l’Espagne, si ça te dit.

— Responsable import-export ? Et tu m’en parles comme ça, entre deux portes !

Il fronce les sourcils, surpris.

— Tu te laisserais tenter ?

— Tu parles.

— Tu veux pas en parler à Marie d’abord ?

— Depuis quand les femmes ont leur mot à dire ?

Il sourit en secouant la tête.

— Bon, ben alors tope-la.

Nos deux mains claquent, sellant cette promotion surprenante et inattendue.

— On prend un verre pour fêter ça ? dis-je.

Christophe scrute à sa montre :

— Plus tard peut-être. Anne a invité ses parents pour le réveillon et elle compte sur moi pour les préparatifs. Et puis les filles sont si excitées… Et toi, chez tes parents, comme d’hab ?

— Mouais. Oh, j’allais oublier, ça te gêne pas si je pique une boutanche ou deux en bas ? J’aurais pas le temps d’en acheter.

— Tu veux déjà me faire regretter ma proposition ? (Clin d’œil) Bon, ok, c’est pas tous les jours Noël. Demande à Eugène de te préparer quelque chose dans les limites du raisonnable.

Il détourne le regard, puis me contemple à nouveau, le front plissé.

— Tu m’avais pas fait le même coup l’an dernier ?

— Je crois pas… peut-être ? En tout cas merci. Il reste encore du monde ?

— Eugène est encore aux chais. Pierre-Henri avait posé son après-midi. Je crois qu’il a laissé les bilans à Agathe, qui doit être en train de terminer.

— Quel enfoiré !

— Il vaut mieux tout clôturer avant les vacances.

— Si tu le dis, dis-je sans enthousiasme.

C’est le problème avec Christophe, il trouve toujours un « bon côté » aux gens, même aux cons, surtout quand ils l’aident à faire tourner la boutique.

— Embrasse Marie et tes parents. On se voit l’an prochain.

— Bye, Christophe.

La porte se referme, me laissant seul dans le silence de cette veille de Noël.

Pas tout à fait seul, en fait. Agathe est encore là.

Cette pensée me distrait. Je finis de visionner la vidéo de mes deux scandinaves et décide de m’offrir une pause clope. Ça devrait faire tomber mon excitation tout en me donnant l’occasion de croiser Eugène. Le couloir est désert. Seul le ronronnement régulier de la clim se fait entendre. Un rai de lumière filtre sous la porte d’Agathe, que j’entends taper à l’ordinateur. Je descends l’antique escalier de pierre et pénètre dans le chai. Il y fait bon, malgré le froid extérieur. Ici commence le règne de la pénombre ; des lampes accrochées aux vieux murs de pierres de Gironde baignent l’endroit d’une lueur jaunâtre et vacillante. L’odeur de vinaigre prend au nez. On en sort imprégné. Et pourtant, cet endroit abrite les vins les plus fins et les plus élégants.

J’appelle Eugène, qui répond d’une voix étouffée par les rangées de barriques. J’ai toujours aimé ce type maigrichon, aux cheveux et à la moustache blanche, veillant sur les milliers de bouteilles constituant notre trésor.

— Bonjour, monsieur Niemand. Que puis-je pour vous ?

— Il me faudrait quelques bouteilles pour ce soir.

— On a reçu du Pauillac en vrac. Il est parfait. J’en mets quatre, comme l’an dernier ?

— Trois Pauillac et un Angélus, s’il te plaît. Je te laisse choisir l’année.

Il me fixe avec étonnement, puis sourit d’un air entendu.

— Je les laisserai à l’accueil.

— Merci beaucoup, et bonnes fêtes. En famille ?

— Oui, nos petits-enfants sont là. Joyeux Noël à vous aussi.

Je m’apprête à sortir dans la rue, quand je m’aperçois que j’ai laissé mes clopes en haut. La lumière se diffuse toujours sous la porte d’Agathe. Je frappe, passe la tête par l’ouverture et savoure le parfum aux notes boisées de notre chère secrétaire. Agathe paraît très occupée. Je ne peux m’empêcher de remarquer la différence entre nos deux bureaux. Le mien si lisse et vide, le sien, fonctionnel, empli de dossiers, meublés d’étagères surchargées de classeurs métalliques.

Agathe, aux yeux pétillants et aux cheveux bouclés, m’adresse un sourire amusé.

— Surtout, faites comme chez vous.

— Comment va ? dis-je.

— Pas terrible. Canard m’a laissée en plan après m’avoir abandonné les bilans.

Je secoue la tête. Canard. Ce sont les gars de la compta qui ont trouvé ce surnom à Pierre-Henri. Ils lui trouvent une odeur de toilettes, le parfum d’une célèbre marque, d’où le sobriquet. Seul Christophe l’appelle encore par son prénom.

— Je parlerai à Christophe, ne t’inquiète pas. Viens, je t’offre une clope.

— Ce ne serait pas correct. J’ai pas vraiment le temps.

— C’est de me laisser fumer tout seul, qui serait pas correct, dis-je avec un sourire. Allez viens, c’est Noël.

— Ok, mais rapidement alors.

Je laisse la plantureuse secrétaire me précéder dans le couloir et marche dans son sillage enivrant. Une robe ajustée moule sa taille, ses hanches et fait ressortir sa magnifique poitrine. Les cheveux d’Agathe sont clairs, tirant sur le roux. En ce moment du moins ; j’aurais du mal à être plus précis tant elle change souvent de teinte. Ses yeux aussi sont clairs, entre le doré et le caramel. Elle ne fait pas ses trente-cinq ans et ne semble pas marquée par ses deux grossesses. Mes yeux ne peuvent décrocher des fesses qui roulent devant moi, tendant le tissu d’où émergent deux jambes musclées, fuselées. Agathe ouvre la porte extérieure et le froid nous saisit. Une fine pluie s’abat sur le cours du Médoc. Abrités sous le porche, nous allumons nos cigarettes et fumons en échangeant des banalités sur les fêtes.

— Tu reviens quand ? dis-je, m’efforçant de paraître détendu.

Pourtant, à son contact, mon sang palpite.

— J’ai posé jusqu’à la rentrée des enfants. Et vous ?

— Seulement quelques jours. Christophe m’a offert une promotion.

— Vraiment ? Laquelle ?

— Responsable import-export.

Ses yeux s’agrandissent.

— Il faudra fêter ça, c’est une super nouvelle.

— Merci, dis-je en souriant, et en constatant que je ne peux m’empêcher de frimer.

Nos regards se croisent et un frisson me parcourt. Un frisson que je n’avais encore jamais ressenti en la présence d’Agathe. Je la contemple tandis qu’elle caresse sa cigarette du bout des lèvres, et rejette la fumée en penchant le visage sur le côté, comme si elle souhaitait offrir son cou à mon regard. Je sens quelque chose remuer en moi. Attraction. Excitation. Fascination. J’aimerais prolonger cet instant, hélas, le froid nous chasse.

Je laisse Agathe à son bureau, emportant un peu de son parfum boisé avec moi. J’installe un Dylan sur la platine, me sers un cognac et m’affale dans le fauteuil qui, au contraire des chaises réservées à mes visiteurs, allie design ET confort.

Lay lady Lay…

Je sais que je ne ferai plus rien de la journée. Mon esprit vagabonde au rythme de la voix nasillarde qui s’élève des enceintes.

« Why wait any longer for the world to begin ?

You can have your cake and eat it too »

Une nouvelle énergie m’emplit tandis que je pense à Agathe. À ces fesses qui s’agitaient devant moi comme la muleta devant le torro. Je m’imagine faisant glisser cette jupe, arrachant ce chemisier. J’essaie de visualiser ses seins, je les veux gros, hauts et pâles. Deux globes ronds et laiteux. Comprimé par le pantalon, mon sexe durcit. Je me précipite vers les toilettes – juste dix mètres en passant de nouveau devant le bureau d’Agathe. Toujours de la lumière. Brave petit soldat. Je m’enferme à double tour et, appuyé au mur, ferme les yeux pour mieux voir le corps nu d’Agathe. Un jet vient mourir au fond de la cuvette.

Adieu, mini-kostas…

Ces mini-kostas que Marie ne fait plus jaillir depuis longtemps.

Je me réfugie dans mon bureau après m’être rafraîchi le visage. Dylan a attaqué Hurricane et il est déjà 15 heures. J’avais promis à Marie de rentrer tôt. Raté. Encore une fois. Même la veille de Noël, je parviendrai à la décevoir. Bien sûr, elle ne dira rien. Peut-être même aura-t-elle, en me voyant, un petit sourire triste et désappointé. Ce sourire que j’ai tant aimé. Ce sourire qu’elle portera toute la soirée, tel un masque antique, offrant un visage indulgent à toute la famille réunie pour fêter ensemble ce nouveau Noël.

Pris de remords, je sors mon portable et lui envoie un message WhatsApp : « De retour bientôt avec une bonne nouvelle. Je pense à toi. Je t’aime ».

***

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Nous espérons vous avoir donné envie d’en découvrir plus !
Merci de nous avoir lu jusqu’ici et à très vite j’espère 🙂

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