Extrait d’Hôtel Wolff

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Extrait :

La vieille Ford serpentait sur une route cernée d’arbres nus. Seul un phare révélait l’asphalte crevassé.
Le conducteur se frotta les paupières et ouvrit la fenêtre pour ne pas s’endormir. Un air froid pénétra dans l’habitacle. Une feuille de papier s’échappa d’un sac de voyage, décrivit une courbe et se posa sur ses genoux. Elle portait les mots Tyrannie du plaisir.
Un banc de brouillard estompa soudain la chaussée. L’homme ralentit, essuya la buée qui s’était formée sur les vitres et scruta les alentours. À travers la brume épaisse n’émergeaient que quelques silhouettes floues, figées dans le silence. Au loin scintillait une lueur blafarde.
Le conducteur roula avec précaution pour ne pas perdre la route de vue. Peu à peu, le brouillard se fit moins dense, et la chaussée laissa place à un terrain pelé et inégal. Un poteau de bois, tel le mat d’un navire à l’abandon, portait une enseigne lumineuse indiquant Hôtel Wolff.
L’homme jeta un oeil au dehors et poussa un soupir de soulagement. Une bâtisse vétuste, de style victorien, s’élevait au sommet d’un tertre herbeux et enneigé.
Il gravit le sentier, son sac sous le bras, jusqu’au perron fissuré.
La vieille porte grinça en s’ouvrant. Le vestibule, au parquet rutilant et aux cloisons plaquées d’acajou, contrastait étonnement avec la façade extérieure.
Le voyageur pénétra dans un hall d’une grandeur surprenante, ceint de colonnes Art Déco. Face à lui, un tapis conduisait à un comptoir éclairé par une lampe. Sur sa droite, un feu grésillait dans une cheminée. Il s’en approcha pour se réchauffer, puis gagna la réception et fit tinter une clochette métallique. Derrière le comptoir, un bruit de télévision filtrait à travers une porte placardée de photos d’une actrice. Une vieille horloge accrochée au mur indiquait de ses aiguilles fatiguées trois heures du matin.
La porte s’ouvrit, et un homme apparut. Il portait un costume à queue de pie, une chemise rouge à col cassé, un noeud papillon et un haut de forme noir. Il se frotta les yeux en observant le voyageur incrédule :
— Bon… bonsoir Monsieur, bredouilla-t-il. Bienvenue à l’Hôtel Wolff ! Quel type de chambre désirez-vous ?
— La moins chère. Un lit simple suffira… avec un verre de soda si possible, je meurs de soif…
— Que Monsieur se rassure : en cette saison, nos prix sont au plus bas, précisa le majordome en saisissant un ouvrage de grande taille, relié de cuir. Notre première chambre est à dix dollars.
— Dix dollars ? Effectivement…
— Puis-je connaître l’identité de Monsieur ?
— Théophile Lazius, fit le voyageur en réprimant un bâillement.
— Merci, dit l’homme en trempant une longue plume dans un flacon d’encre noir. Quel jour sommes-nous ?
— Le 11 mai.
— Déjà ? Le temps passe si vite.
Il traça la date sur le papier jauni, suivie de la mention : Chambre n° 2, Théophile Lazius. Son écriture rappelait celle des cartes postales début 19e.
Puis il releva un visage souriant vers Théophile, découvrant des dents gâtées :
— Petit déjeuner ? C’est inclus.
— Anglais si possible, répondit Théophile tandis que l’homme renseignait le registre.
L’hôte ouvrit un coffret métallique fixé au mur, et lui tendit une grosse clé argentée.
— La chambre de Monsieur est prête. Veuillez prendre la première porte sur la gauche. Monsieur n’a besoin de rien d’autre ?
— Non merci. Je suis à bout de forces ; je n’ai besoin que de repos.
Théophile le salua et grimpa l’escalier.
Outre le lit simple, la chambre désignée contenait quelques cadres réunis autour d’une fenêtre, ainsi qu’une salle d’eau. Sous un secrétaire se trouvait un minibar. Théophile l’ouvrit et fut satisfait d’y trouver une bouteille de soda fraiche. Il la but d’un trait, se dévêtit en hâte, et retomba lourdement sur le lit.

 

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